Un peu d’histoire sur le Lockheed U-2

Le Lockheed U-2 est un des avions les plus reconnaissables de l’US Air Force. Il ressemble à un mélange entre un F-104 et un planeur, peint dans un coloris mat noir. Il est également très difficile à piloter et les roulettes de stabilisation, situées sous les ailes, sont larguées quelques seconds après le décollage, ceci pour alléger l’avion. L’U-2 vole tellement haut, 70 000 pieds soit 21 335 mètres, que le pilote doit porter une combinaison spéciale. A titre de comparaison, un avion de ligne vole entre 9 000 et 12 000 mètres…. En service depuis 1957, il est aujourd’hui toujours utilisé, aucun appareil ne pouvant le remplacer intégralement. Mais l’US Air Force est toujours obligé de regarder en avant et a donc réfléchi au démantèlement de sa flotte d’U-2, et ce dès 2019. Le retrait de cet appareil pourrait faire économiser pas loin de 2,2 milliards de dollars par an. C’est en effet un sacré paquet de billets pour une petite douzaine d’appareils. Mais bon…avion exceptionnel, mesures exceptionnelles. A ce sujet, le « Dragon Lady » utilise un carburant très spécial appelé JPTS (Jet Propellant Thermally Stable), spécialement créé pour lui. Son prix est d’à peu près trois fois supérieur au carburant standard de l’Air Force, le JP-8. L’Air Force a donc réfléchi à utiliser le RQ-4 Global Hawk, un drone de surveillance pouvant voler à une altitude de 18 000 mètres (59 000 pieds). Mais le RQ-4 n’offre pas les mêmes capacités et la même flexibilité que l’U-2, qui possède des capteurs supplémentaires. De ce fait, le budget a été allongé et l’U-2 devrait continuer à voler, au moins jusqu’en 2025.

Avion 100% espion

L’U-2 possède une histoire riche, et réponds à un besoin très spécifique de l’époque où il est apparu. Il fut en effet conçu au début de la Guerre Froide, quand la CIA découvrit que les sites de recherche nucléaires de l’Union Soviétique étaient pratiquement impossibles à infiltrer. La seule façon de collecter de l’information était donc par voie aérienne. Mais les avions de reconnaissance RB-29 et RB-36 volaient trop bas et trop lentement pour échapper aux défenses Soviétiques. Le RB-57, une « copie » du Canberra Britannique, était assez rapide et volait assez haut mais ne possédait pas le rayon d’action suffisant pour atteindre les installations au cœur de l’URSS. C’est avec cette pensée que l’U-2 fut conçu : il fallait un appareil à long rayon d’action et volant assez haut pour échapper aux défenses anti-aériennes.

Mais quand les premières missions de survol de l’URSS furent planifiées, le président américain de l’époque, Einsenhower, répondit par la négative. Même si l’US Air Force était persuadé que l’U-2 serait impossible à intercepter et à détecter au radar, Eisenhower voulait à tout prix éviter un incident diplomatique. Imaginez qu’un pilote américain soit abattu au-dessus de l’URSS…
Frustrée, la CIA demanda de l’aide à la Royal Air Force, qui accepta. La RAF envoya donc quatre pilotes en formation, dans le but d’effectuer les missions que l’agence attendait de l’USAF. Eisenhower accepta que quatre U-2 soient transférés et les appareils se virent affublés de nouveaux marquages Britanniques. Les missions sont un succès et les « Dragon Lady » ramènent une quantité importante d’information, sans jamais se faire intercepter. Grace à cela, la CIA réussit à convaincre Eisenhower qu’il était possible de faire voler des pilotes américains sans aucun risque. Les quatre avions repassèrent donc du côté américain et les pilotes de la CIA se tenaient prêt à photographier les objectifs Soviétiques.

Gary Powers

L’incident de mai 1960

Vous le sentez venir, n’est-ce pas ? Tout aurait pu bien se passer mais malheureusement les pilotes américains ne demandèrent aucune aide de leurs confrères Britanniques, pour la planification de leurs missions. Le premier vol pour la CIA, en avril 1960, a décollé de Peshawar au Pakistan. L’U-2 pris des clichés de missiles balistiques stationnés à Sary Shagan, avant d’atterrir en Iran. C’était un vol court et plutôt facile et donna à la CIA des idées un peu plus ambitieuses. La seconde mission était plus osée : il fallait décoller depuis Peshawar, photographier trois sites différents dont les sites de lancements de Baïkonour et Plesetsk puis atterrir en Norvège. Le pilote en charge de cette mission était Francis Gary Powers, très expérimenté. Le 1er Mai 1960, Powers décolle de Peshawar et est détecté par les radars Soviétiques 25 km avant de pénétrer dans leur espace aérien. Quatre heures et demi après le début du vol, plusieurs missiles SA-2 sont tirés et l’un d’eux rejoint et explose à l’arrière de l’appareil de Powers. Ce dernier de l’avion, à environ 2900 km de Peshawar, au cœur de l’Union Soviétique. En prenant cette décision, Powers sauva sa vie mais désobéi à un ordre important : la destruction de l’appareil à tout prix pour éviter qu’il tombe dans les mains de l’ennemi.

Vue depuis le cockpit d’un U-2

Comme Eisenhower le craignait, la capture d’un pilote américain par les Soviétiques fut un coup énorme. Le premier ministre de l’URSS de l’époque, Nikita Khrouchtchev, annonce qu’un avion espion américain a été abattu, sans aucunement mentionner le pilote. De leur côté, les américains pensent donc que Powers a péri et affirment au public que l’appareil était un avion de recherche météorologique qui s’est égaré. Finalement, les Soviétiques annonceront que le pilote est bien vivant, apportant la preuve irréfutable du mensonge de l’administration américaine. Powers, qui plaidera coupable d’espionnage, sera condamné à 10 ans de prisons. Il purgera finalement 21 mois de sa peine, avant d’être échangé contre un espion soviétique, Rudolph Abel.

Une dame de 95 ans

A la suite de cet incident, plus aucun U-2 ne vola au-dessus de l’URSS. Mais l’appareil continua à apporter ses services avec efficacité, notamment pendant la crise des missiles de Cuba, en 1962. Au début des années 80, les Etats-Unis mettent au point le TR-1, une version améliorée de l’U-2, plus grand, moderne et avec un équipement à la pointe de l’époque.
Malgré les progrès technologues modernes (notamment l’apparition du SR-71 Blackbird qui, lui, ne fut jamais intercepté ou abattu), l’U-2 est toujours utilisé de nos jours. Son rôle premier reste la surveillance et sa flexibilité lui permettant d’être actif très rapidement le rend parfois plus efficace que les satellites. Il fut notamment utilisé pendant les opérations Iraqi Freedom et Enduring Freedom, au début de la décennie. Et même s’il commence à être remplacé un peu partout, Lockheed prétend que l’U-2 est encore viable jusqu’en 2050. Soit 95 ans après son premier vol, en août 1955…